Un nouvel Atlas Historique ?

Par Bruno DUVERNEUIL

Voilà longtemps qu’un atlas historique mondial n’était apparu, « Aucun projet d’une telle envergure n’avait vu le jour depuis plus de quarante ans » selon les mots de Christian Grataloup dans son introduction à l’ouvrage Atlas Historique Mondial.

Nous pouvons nous demander ce qu’à l’ère du tout numérique et d’internet, un ouvrage de ce type peut apporter tant dans sa forme que dans son contenu. En effet, il semble qu’en naviguant sur le web il soit possible de visualiser l’histoire de l’humanité à travers la géographie (sur le site chronos par exemple). Pour les auteurs, il ne s’agit pas de nier l’existence de l’ère numérique puisqu’il est possible de télécharger chaque carte du livre au format pdf grâce à un code présent dans l’ouvrage. Ouvrage, oui il en est bien question et c’est là même la justification de son existence.

Afin de bien comprendre l’intérêt de cet atlas, nous allons brièvement détailler sa réalisation. Cet ouvrage est publié en coédition par la maison d’édition Les Arènes et la revue Histoire. La plupart des cartes ont été publiées dans la revue Histoire, elles ont été sélectionnées par Christian Grataloup, revues et réécrites par leurs auteurs. Enfin chacune de ces cartes a fait l’objet d’une reprise graphique afin d’apporter à l’ouvrage une charte graphique cohérente. Certaines cartes ont été réalisées spécialement pour l’atlas lorsqu’un manque se faisait sentir. Les différents auteurs de cet ouvrage sont détaillés en fin d’article.

Depuis le premier atlas réalisé par Mercator à partir de 1585, le succès de ce type d’ouvrages ne s’est jamais démenti. La richesse des ouvrages disponibles aujourd’hui va des atlas conventionnels aux atlas qui ne veulent pas en être comme l’ouvrage This is not an Atlas brillamment présenté par Romain Monassier le 7 octobre 2020 mais aussi par l’ouvrage Mads Maps : l’Atlas qui va changer votre vision du monde publié par Christine Zanin et Nicolas Lambert. L’objet de cet article est plus conventionnel dans le sens où il s’inscrit dans la lignée de l’ouvrage publié en 1978 par Georges Duby Atlas Historique qui proposait selon son auteur « une histoire globale des civilisations ».

Cependant les auteurs de l’Atlas Historique Mondial ont souhaité se démarquer de cette tradition en renouvelant le genre selon plusieurs approches.

Tout d’abord, c’est d’abandonner la tradition eurocentrée de voir et de faire voir l’histoire au travers des cartes. Les peuples qualifiés de « sans histoire » retrouvent leur place et sont présents dès le second chapitre de l’ouvrage .

Figure 1 : Carte de la diffusion des peuples austronésiens dans le Pacifique

Le cadrage des cartes se fait sur les deux principes suivants : utiliser la projection qui permet de servir au mieux la problématique du sujet et d’ouvrir les limites de la carte pour mieux contextualiser les faits historiques. La figure 1 révèle ainsi un espace peu habituel pour nous lecteurs européens avec une projection qui permet de mieux comprendre l’espace de l’océan pacifique et de comprendre comment les peuples austronésiens ont conquis ce dernier. Ainsi ce peuple parti de Taïwan, qui a diffusé sa culture grâce à la navigation durant plus de 4 millénaire, retrouve sa place de « plus grands navigateurs de l’histoire jusqu’au XVIème siècle ».

Figure 2 : La place de la carte sur la page.

La figure 2 illustre bien la volonté des auteurs de privilégier la carte plutôt que le texte et de ne pas rendre cet ouvrage trop verbeux, les cartes occupent le maximum d’espace et les textes sont réduit au minimum. Cette carte a aussi le mérite de montrer un parti pris des auteurs quant aux représentations cartographiques conventionnelles : elle est orientée (l’est est en haut), ce qui permet de servir pleinement leur propos. En effet, cette carte qui se trouve dans la troisième partie de l’ouvrage Les réseaux de l’ancien monde, illustre les axes terrestres et maritimes européens au 1er millénaire avant notre ère. Les auteurs en choisissant cette vue permettent au lecteur d’appréhender la géographie du continent européen différemment et met en avant la proximité relative des mers du sud (Mer Méditerranée et Mer Noire) avec les mers du nord (Mer du Nord et Mer Baltique). Grâce à ce subterfuge, les vallées des grands fleuves de l’Europe de l’est apparaissent d’autant mieux (c’est évidemment plus visible sur la carte papier que sur une photo de page de l’atlas…), révélant des axes de communications importants.

Le format du livre est aussi un parti pris important, en effet celui-ci est publié dans un format souple avec un signet pour repérer la page en cours de lecture afin qu’il puisse être véritablement feuilleté. En comparaison des atlas que nous avons l’habitude de trouver dans nos étagères, cet ouvrage peut paraître quelque peu réduit, ce qui laisse supposer que la taille des cartes s’y trouvant ne sera pas adéquate pour une bonne lecture des faits historiques qui y sont relatés. Cependant bon nombre de cartes sont déployées sur l’ensemble de l’espace de la double page (voir figure 3). Et lorsque la pliure de la page gêne la lecture où encore que l’on souhaite pouvoir zoomer ou donner à voir une carte, il est possible de se procurer la version numérique sur le site internet de la revue L’Histoire de cette dernière grâce au code qui la caractérise.

Figure3 : Une forme d’atlas non-conventionnelle.

Enfin, la rédaction d’un ouvrage nécessite de guider le lecteur dans la lecture et celui-ci n’échappe pas à la règle. Les auteurs ont choisi d’adopter « un plan scalaire tout autant que chronologique », c’est-à-dire que les parties qui le composent sont nécessairement chronologiques cependant la navigation peut s’effectuer différemment au grès des pérégrinations du lecteur sans diminuer la puissance du récit. Au début de l’ouvrage, un schéma (figure 4) détaille le plan du livre afin de mieux se repérer.

Figure 4 : Plan schématisé de l’atlas.

Enfin chaque carte est associée à d’autres au moyen de renvoi avec le titre de la carte et le numéro de page, ainsi un lecteur intéressé spécifiquement par une région du globe pourra aisément retrouver son espace géographique ou historique. Il est à noter que la nature de l’ouvrage laissant la part belle aux cartes facilite cette navigation de page en page à l’instar de clics frénétiques sur des liens sur le web, je me suis fait plusieurs fois piéger.

La lecture de cet ouvrage peut tout à fait se faire de manière continue et il est plutôt plaisant, les textes sont certes courts mais présente aussi l’intérêt d’être riches, pour un ouvrage de cette ambition le pari est plutôt réussi. Nous l’avons vu, la construction de cet ouvrage permet une consultation à la fois libre et précise des cartes contrairement aux atlas numériques qui ont ce défaut de ne pas toujours avoir une navigation claire voir libre. Enfin, nous pouvons lui reprocher de ne pas réussir à s’affranchir complétement du regard eurocentré mais aussi de construire un récit historique qui peut mettre en avant certains évènements au détriment d’autres mais cela ne lui enlève en rien ses qualités premières.

À propos des auteurs de l’Atlas Historique Mondial :

Christian Grataloup : Géographe, ancien professeur à l’université Paris VII-Denis-Diderot jusqu’en 2014, ainsi qu’à Sciences Po Paris et président du conseil scientifique de l’UFR Géographie, Histoire, Sciences de la Société (GHSS). (Source : article Wikipédia)

Patrick Boucheron : Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle ». Membre du comité scientifique de L’Histoire depuis 1999, il a consacré de nombreux ouvrages à l’histoire du Moyen Âge, notamment en Italie, et a dirigé plusieurs grandes entreprises éditoriales, dont L’Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009) et L’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017). (Source : page de l’atlas historique mondial sur le site web des Arènes).

Légendes cartographie : Depuis 22 ans la société Légendes Cartographie réalise les cartes de la revue L’Histoire et de nombreux autres atlas et manuels scolaires. (Source : quatrième de couverture de l’atlas).

Bibliographie :

LAMBERT N., ZANIN C. (2019) Mads Maps, l’atlas qui va changer votre vision du monde, Armand Collin.

Interview de Christian Grataloup sur TV5 Monde :

La notion d’atlas 

Article de Bruno MODICA et Jennifer Ghislain (Les Clionautes) :

Émission nos géographies sur France Culture avec Christian Grataloup dont le sujet est : Histoire du grand partage du monde : l’Europe et ses ailleurs

Modérateurs : Loïc AUBINEAU et Ariane KOUFFE

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