« Trois villes à la conquête du monde » : la cartographie 3D animée au service de documentaires géohistoriques

Par Kévin GRANGE

Cela fait bientôt deux ans que, au détour d’une recherche d’un documentaire à visionner sur mon écran, j’ai découvert le reportage « Trois villes à la conquête du monde », disponible alors sur Arte. Après plus d’un an d’études dédiées à la géomatique, où les cartes ont une place centrale dans chaque travail, l’opportunité d’expression laissée par ce billet me ramène inévitablement deux ans en arrière pour faire partager cette découverte de réalisations cartographiques. Ces quatre épisodes, d’une heure chacun, dévoilent, au fur et à mesure de leur narration chronologique, des cartographies à différentes échelles de trois villes et de leurs rayons d’action : Amsterdam, Londres et New York. Le reportage cherche à identifier les causes et les phénomènes qui ont conduit ces trois villes à affecter sensiblement le fonctionnement économique global et à devenir des « villes-mondes ». Les réalisateurs ont fait appel à différents médias visuels, comme des peintures, des témoignages d’experts ou encore des photographies pour illustrer leur propos. Ce sont bien sûr les reconstitutions 3D qui ont capté mon attention. Elles constituent une réelle démonstration des possibilités qu’offre la visualisation 3D dans l’appréhension et la compréhension de l’espace urbain. À ces trois dimensions s’ajoute également une quatrième, celle du temps, nous permettant de découvrir les évolutions urbaines de ces trois villes et de comprendre ainsi leurs rythmes et leurs logiques.

Il n’est malheureusement pas possible de vous présenter des extraits vidéos du documentaire, pour des raisons de droits de diffusion. Il ne m’a également pas été permis de les voir de nouveau, bien qu’il soit disponible en VOD. Sa diffusion est limitée et appartient à la société de distribution Terranoa. Mon propos s’appuie donc sur des illustrations statiques. Peu d’extraits sont disponibles en ligne, je vous invite à le visionner dès qu’il sera de nouveau diffusé. 

Figure 1 : Une représentation de la ville d’Amsterdam à la Renaissance dans le documentaire « Trois villes à la conquête du monde » – ©Iliade-Productions

La figure n°1 illustre le type de visualisation en trois dimensions, animée, que l’on rencontre dans le reportage. Ce qui est assez frappant, à première vue, c’est l’importance des détails qu’elles comportent. Chaque habitation représentée semble avoir été travaillée ; les monuments nous paraissent sortir d’une photographie contemporaine ; les éléments répétitifs n’ont pas l’air d’être simplement dupliqués, qu’il s’agisse des ponts ou des immeubles ; les scènes sont habillées d’éléments de contextualisation, comme ici les bateaux, animés, permettant une réelle sensation d’authenticité.

Figure 2 : Une illustration de Wall Street durant l’Ère industrielle , dans le documentaire « Trois villes à la conquête du monde » – ©Iliade-Productions

Les textures appliquées sur les éléments jouent également un rôle important dans la sensation de réalisme des images. Qu’il s’agisse du bois des édifices et des tuiles des toits de la Figure 1, ou bien des arbres et des parements de briques ou de pierres de la Figure 2, les différentes notes texturées appliquées ont tendance à nous tromper et à nous faire croire qu’il s’agit d’une capture d’éléments physiques, d’une maquette fabriquée. On peut noter que seuls les sols sont représentés de manière lisse. Peut-être est-ce pour ne pas nous induire davantage en erreur, pour nous laisser en mémoire qu’il s’agit bien là d’un modèle, d’une maquette numérique. Les angles de vue sont tous de type « à vol d’oiseau », nous impliquant dans la scène, tel un voyageur de l’histoire.

Figure 3 : Une représentation du Grand Incendie de Londres, dans le documentaire « Trois villes à la conquête du monde » – ©Iliade-Productions

         Mais à quoi bon ? Qu’est-ce que ces maquettes offrent de plus que des cartes classiques ? Formuler une réponse objective est difficile. Le mouvement de l’image capte certainement davantage le regard qu’une carte statique. Mais ce n’est pas tout. La modélisation en trois dimensions nous permet de mieux nous représenter l’espace urbain. Le volume donné aux bâtiments nous permet de rapprocher cette visualisation de la ville que l’on pratique, de celle que l’on visualise aujourd’hui sur nos applications. Il nous est alors permis de ressentir l’atmosphère d’autrefois de ces trois villes, même si nous les connaissons peu. On perçoit la densité du bâti, on projette l’animation des rues, on s’incline face à la révolution technique et architecturale que présentent les gratte-ciels de Wall Street, nouvellement construits au milieu d’immeubles victoriens (Figure 2). Comme on peut le voir en Figure 3, visualiser l’ampleur du grand incendie de Londres en trois dimensions permet de projeter son propre immeuble au milieu du brasier et de mesurer l’immensité de cette catastrophe. L’efficacité de cette cartographie se mesure aussi lorsque les réalisateurs illustrent l’évolution des différentes fabriques urbaines des trois villes. Les animations ne sont pas qu’artifices, elles ont une réelle dimension pédagogique. On peut voir se déployer progressivement la grille géométrique de Manhattan vers le nord de l’île, illustrant alors les commentaires du reportage qui expliquent le modèle rationaliste (la régularité offerte aux promoteurs) qu’elle applique. 

Figure 4 : Comparaison entre le plan Quesnel de Paris en 1609 (1) et un extrait visuel du documentaire « Paris-Berlin, destins croisés » – ©Iliade-Productions – (2)

Le documentaire a été produit par Iliade Production, qui quelques années auparavant avait également produit « Paris-Berlin : destins croisés », aux reconstitutions 3D du même registre (Figure 4, n°2). Elle a misé, pour chacune des deux séries de documentaires, sur la société parisienne Mac Guff dans la réalisation des rendus cartographiques en trois dimensions et de leurs animations. Cette société, spécialisée dans l’animation 3D et les effets spéciaux, rend disponible un making of pour « Paris-Berlin : destins croisés ». Comme le montre la Figure 4, on note une attention soignée envers la sémiologie, reprenant par exemple les codes graphiques des plans en biais de Paris, du XVIe et XVIIe siècles, pour illustrer ces périodes. Ce choix graphique tranche avec le réalisme des textures appliquées dans le second documentaire.

À ma grande surprise, il semblerait que l’équipe ayant réalisé ces reconstitutions cartographiques en trois dimensions ne soit pas composée de géographes ou de géomaticiens, mais surtout d’infographistes, spécialistes de la 3D animée. Après plusieurs tentatives pour échanger avec les concepteurs, il ne m’a pas été possible de leur poser mes différentes questions. Outre celles concernant les différents choix de représentations graphiques, mes principales interrogations se portent sur la méthode employée pour construire les illustrations présentées. En effet, reconstruire des maquettes de trois villes différentes, sur plusieurs temps historiques, demande quantité de spécialistes en Histoire, Géographie, Architecture, Urbanisme, etc. Quelle réalité géohistorique nous est montrée ici ? S’agit-il simplement d’illustrations de propos, ou bien les bases scientifiques sont-elles solides ?

Figure 5 : Deux extraits différents du sud de l’île de Manhattan, dans le documentaire « Trois villes à la conquête du monde » – ©Iliade-Productions

La Figure 5 montre deux extraits différents d’un même lieu, le sud de l’île de Manhattan. Si l’on reprend les questions posées à l’instant sur les réalités géohistoriques, cette comparaison peut nous donner des indications ambivalentes. D’un côté, les éléments géomorphologiques que sont la forme de l’île et le cours d’eau semblent cohérents entre les images, tout comme la trame viaire. Mais lorsque l’on s’attarde sur les détails des constructions, plusieurs d’entre elles présentent des incohérences, si bien qu’on ne serait dire quel extrait est antérieur à l’autre. En effet, dans l’illustration n°1, on voit un quartier dense au sud, au niveau du port, disparaître dans la n°2, alors qu’un quartier dense du nord-ouest de la cité opère la mutation inverse. Aussi, le socle des villes nous paraît être parfaitement plan, montrant une absence d’intégration du relief, alors même que Manhattan signifie à l’origine l’« île aux nombreuses collines ». Ce choix de ne pas représenter le relief dans une reconstitution de villes en trois dimensions montre une prise de distance avec les normes cartographiques.

        Si la visualisation de données géographiques tridimensionnelles connait un véritable essor en géomatique à l’heure actuelle, l’univers des jeux vidéo et des effets spéciaux 3D a été une source d’inspiration et est souvent montré comme l’exemple à suivre et à atteindre en matière de graphisme. Les cartographies animées dans le cadre du reportage ne semblent pas démontrer une véritable rigueur en matière de normes géographiques, qu’il s’agisse des informations représentées, de l’échelle, des sources mobilisées ou encore de la topographie. Pour autant, les productions sont efficaces dans leur capacité à appuyer la narration et à montrer des formes urbaines historiques, objectif premier de leur création. Une telle reconstitution, pour une simple série de documentaire, ne peut pas relever de la même rigueur que pourraient avoir des travaux scientifiques de SIG historiques de ces trois villes sur une si longue période. Elles contiennent nécessairement, pour des raisons de ressources humaines ou budgétaires, une part importante d’extrapolation et de simplification. Si l’on pouvait voir, en cette forme de documentaires géohistoriques, des productions où sont appelés à converger les métiers de la géographie et de l’info-graphisme, il semble que les performances graphiques, demandées aux productions, supplantent les apports scientifiques de la géomatique. On ne peut que regretter l’opacité qui les entoure, qu’elles ne soient pas accompagnées d’une documentation qui retrace la méthode de reconstitution et qui justifie les choix opérés.

Modérateurs : Pierre JACQUEMOND et Jeanne PIQUE

Sources :

Arte, 2017, »Trois villes à la conquête du monde : Amsterdam, Londres, New York », VOD : https://boutique.arte.tv/detail/trois_villes_a_la_conquete_du_monde

Huard M., Atlas historique de Paris, http://paris-atlas-historique.fr/6.html

Iliade Productions, « Trois villes à la conquête du monde » : AMSTERDAM, LONDRES, NEW-YORK » :http://www.iliade-productions.com/item/578-amsterdam-londres-new-york

Larrochelle J. J., 2020, « « Trois villes à la conquête du monde » : la naissance d’Amsterdam, Londres et New-York », Le Monde, 1er août 2020, https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/08/01/trois-villes-a-la-conquete-du-monde-la-naissance-d-amsterdam-londres-et-new-york_6047924_3246.html

Mac Guff, « Paris-Berlin » : http://www.macguff.com/project/paris-berlin-destins-croises/

Terranoa, « Trois villes à la conquête du monde »: https://www.terranoa.com/fr/programme/telecharger/2042

Terranoa, « Paris-Berlin » : https://www.terranoa.com/fr/programme/telecharger/1904

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